Caméra-stylo, programme n°137 |
Convié à participer aux manifestations estampillées «Neuchàtoi», Passion Cinéma a répondu à cette demande sans l’ombre d’une hésitation, tant le Septième Art entretient avec la notion d’identité un rapport absolument passionnant, voire primordial. Il y a quelques décennies, des historiens du cinéma dit primitif se sont un brin entre-déchirés sur une question majeure. Il s’agissait de conjecturer la réaction des tout premiers spectateurs payants qui s’étaient risqués à descendre dans le salon indien, au sous-sol du Grand Café sis au 14 du boulevard des Italiens… S’étaient-ils reconnus dans ces silhouettes tremblotantes et crayeuses qui leur étaient brusquement apparues en cette après-midi du 29 décembre 1895? Avaient-ils au contraire ressenti une inquiétante étrangeté à la vue de ces «fantômes», au point de leur dénier une réelle existence? La réponse se situe dans un entre-deux ambigu. Pour s’en convaincre, il suffit de voir combien le cinéma a joué depuis lors sur ce balancement entre ignorance et reconnaissance, en en faisant même l’un de ses principaux ressorts dramatiques.
De l’ordre du fantasme
Certains critiques ont tracé une ligne de démarcation entre le «bon» et le «mauvais» cinéma, non au sens qualitatif mais moral de ces adjectifs. A les entendre, le «bon» cinéma serait celui qui laisse en suspens toute certitude en ce qui concerne notre identité, ou alors révèle sans fard les fictions qui la fondent. Il ne s’agit pas de nier ce que nous sommes, mais de faire apparaître que le sentiment d’appartenance procède toujours d’un fantasme qui ne résiste guère à une analyse sérieuse. Bien évidemment, le «mauvais» cinéma ferait exactement le contraire! En jouant sur une confusion parfaite entre réalité et représentation (l’art hollywoodien par excellence), ses artisans ont donné corps à la chimère identitaire. Un grand pays imaginaire comme les Etats-Unis s’est ainsi construit ex nihilo une identité via Hollywood qui, depuis 1910, est sa véritable capitale. Au gré de l’Histoire, ce processus d’instrumentalisation du cinéma a pu engendrer des fictions parfaitement monstrueuses, comme la suprématie physique et intellectuelle d’une race sur une autre, avec la mission «civilisatrice» que cela suppose!
De Zermatt à Bamako, via Stromboli
Dans cet esprit, Passion Cinéma a choisi de montrer des films plutôt «vertueux» dont les dispositifs piègent le spectateur à des fins véridiques. Dans «Mon frère se marie», Jean-Stéphane Bron fait jouer à ses protagonistes la comédie de la famille modèle, une simulation qui nous entraîne jusqu’à Zermatt et dont les ratés seront très bénéfiques. Sans aucun manichéisme, le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako instruit à «Bamako» dans une simple cour de maison le grand procès international dont rêvent tous les Africains, du moins c’est ce que nous supposons… Avec une belle malice, le cinéaste «nomade» Tony Gatlif nous entraîne en «Transylvania» pour une dérive musicale qui brise magistralement tous les maillons de nos chaînes identitaires. Dans «L’enfant sauvage», Truffaut entortille le spectateur de façon magistrale dans les ambiguïtés de toute mission éducative. L’émancipation à l’occidentale de la jeune Sibel est tout sauf une partie de plaisir («Head On» de Fatih
Akin). Et ne parlons pas d’Ingrid Bergman dans l’indicible «Stromboli»… Il faut l’avoir vu pour y croire!
Vincent Adatte