de Krzysztof Kieslowski |
avec Jerzy Stuhr, Malgorzata Zabkowska, Krzystof Zanussi, etc.
«Amator» peut être regardé de deux manières différentes. La première, la plus simple peut-être, serait d’y voir un discours — politique — sur le pouvoir de l’individu face à l’Autorité.
Ainsi Filip Mosz, modeste fonctionnaire dans une usine de Wielice, ne s’achète-t-il une caméra super-8 que pour filmer, en amateur, les premiers pas de sa petite fille. Mais très vite les dirigeants de son entreprise lui proposent de filmer le 25ème anniversaire de l’usine.
L’amateur, par force, s’intéresse alors à l’outil qu’il détient et transforme peu à peu ce qui n’était qu’un moyen de «mémoriser» sa réalité quotidienne, son intimité familiale, en outil de communication collective. En toute innocence, honnêteté et inconscience, aveuglé jusqu’à ne pas voir que sa femme le quitte à cause de sa nouvelle passion.
Outre les films que lui commande son entreprise, Filip se met alors à montrer la réalité quotidienne de sa communauté, à en saisir les mouvements et les dysfonctionnements. Dès lors le pouvoir (politique) s’insurge contre le pouvoir du médium; et Filip apprend à son tour qu’une caméra dans les mains fait de lui un homme de pouvoir. Selon la forme qu’on adopte, selon le commentaire que l’on y accole, l’image change de sens et la caméra devient une arme. «Amator» est le portrait d’un homme qui prend conscience de sa fragilité au sein d’un système (en l’occurrence communiste) qui ne veut pas voir derrière les façades de sa propre respectabilité, comme l’évoque à l’évidence un magnifique plan tourné par Filip: sur la rue, la maison est belle et repeinte de neuf; et quand la caméra entre et passe dans la cour intérieure, tout n’est que misère et délabrement.
Mais à cette première vision de «Amator» s’y superpose donc une deuxième, bien plus profonde, et sans doute plus pertinente eu égard à la filmographie de Kieslowski. Si tout est délabré, derrière la façade du bâtiment, c’est que l’argent de cette rénovation a servi d’autres causes bien plus importantes pour la communauté.
La théorie voudrait qu’un film montre tout, même ce que l’on ne voit pas; pourtant le film ne montre rien, du moins jamais tout ce qu’il y aurait à voir… la réalité du cinéma n’est que mensonges ou omissions, et ne peut être que cela. Filip va désormais être déchiré toute sa vie par le choix qui se pose au cinéaste entre ce qu’il faut ou ce qu’il ne faut pas montrer.
Ce film est donc une forme d’auto-analyse: le discours d’un cinéaste sur sa propre morale du cinéma. Kieslowski, qui a pourtant réalisé de nombreux documentaires, met ici en pièce la prétendue objectivité de l’objectif cinématographique. Ainsi quand, à la fin de «Amator», Filip Mosz retourne la caméra contre lui pour se filmer lui-même, on pourrait y voir le signe dérisoire d’une impuissance à gérer le pouvoir de l’image. Mais plus profondément Kieslowski y montre que tout cinéaste devrait d’abord se découvrir lui-même avant que de prétendre pouvoir filmer autrui.
AMATOR, Pologne, 1979, 1h50, couleur; programme n°6