«Le mystère Kieslowski»

    Caméra-stylo, programme n°6 |

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        La valse des étiquettes

        Pour tenter de définir le metteur en scène polonais, la machine médiatique crache des étiquettes à tout va: découvrant ses sidé­rantes actualisations des dix commande­ments du Décalogue, on le sacre aussitôt théologien ès images — la Pologne engen­drant un grand cinéaste catholique, quoi de plus logique! Mais sitôt consommé «La double vie de Véronique», voilà que d’aucuns lui collent, par-dessus l’autre, une étiquette franchement mystique. Apprend-on que la plupart de ses films pré­cédents ont été censurés par les autorités communistes… et hop, on lui fourgue le porte-voix de Solidarnosc. Bien sûr, Krzystof Kieslowski échappe à tous ces stéréotypes; cette hystérie interprétative atteste­rait plutôt de l’embarras que nous éprouvons dès lors que nous devons un tant soit peu définir son art!

        Le documentaire comme formation

        Un bref détour biographique nous ramène toutefois à un peu plus de lucidité. Kieslowski, dès 1971, a réalisé une série impressionnante de films documentaires, dont certains pour la télévision; faute de les avoir vus, nous ne sommes évidemment pas à même d’en mesurer l’exacte influence sur l’œuvre à venir; reste qu’un tel engagement vis-à-vis du réel, de sa représentation, lais­se des traces, a sans conteste forgé ce sens de l’éthique qui travaille au corps les fictions de l’auteur de «Tu ne tueras point».

        Le cinéma, le hasard et la politique

        Présentés dans le cadre de Passion cinéma, trois œuvres, inédites, du cinéaste polonais arrivent donc à point nommé; matérialisant son passage à la fiction, elles arborent sans nul doute une évidence dont Kieslowski, au jour d’aujourd’hui, n’a de cesse de se défaire pour, sans doute, conserver sa liberté de créateur.
        A trois, ces films nous accordent, c’est indé­niable, des clefs précieuses ouvrant sur le mystère Kieslowski; ainsi de «L’Amateur» qui constitue une méditation acérée sur le pou­voir du cinéma, une méditation dont les conséquences travailleront en profondeur tous les films ultérieurs du metteur en scène; ainsi du «Hasard» qui expose avec une verve ahurissante un mode de pensée où dé­terminisme psychologique et aléas compo­sent pour le pire. Last but not least, «Sans fin» semble positionner son auteur sur la scène poli­tique: à savoir, en dehors, mais tout à la fois assez loin, assez proche, pour pouvoir exercer ce regard, formé par la pratique du documentaire, et capable de rendre compte de ce dont le Politique nous prive — jusqu’à la vie parfois!

        Une mission impossible

        Une même et formidable inquiétude innerve ces trois films, une inquiétude qui, dans le futur, ira en s’amplifiant: à l’instar de tous les grands cinéastes modernes, Kieslowski ne se lasse pas de vouloir représenter le réel dans son intégrité, avec ce que cela compor­te de hasards, d’accidents, d’énigmes non ré­solues… un réel opaque donc, et qui ne se laisse pas toujours circonvenir.
        Toutefois, cette volonté se heurte à un obs­tacle de taille qui n’est autre que le cinéma lui-même… connaît-on un autre art, hormis l’architecture, dont la pratique réclame une maîtrise des événements à ce point absolue? combattant par tous les moyens cette exi­gence, Krzystof Kieslowski s’efforce de remplir cette mission impossible, essentielle pourtant; laquelle consiste à retrouver le spectateur qui demeure en tout cinéaste, et, par là-même, à nous redonner notre bien le plus précieux… la liberté d’esprit!
        Vincent Adatte