«Tim Burton: Les fantômes de l’enfance»

    Caméra-stylo, programme n°38 |

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      Aux Etats-Unis, la notion d’auteur possède généralement un arrière-goût de martyr (Orson Welles en constitue la figure canonique); en effet le génie créateur semble incompatible avec le système hollywoodien au sein duquel les producteurs sont tout-puissants.

      Phénomène étrange, Tim Burton constitue une splendide exception à cette règle meurtrissante: depuis 1985, ce natif de Californie impose à Hollywood ses visions d’auteur, sécrète à l’intérieur de l’«usine à rêves» ses cauchemars personnalisés. Le mystère posée par cette anomalie trouve un premier élément de résolution dans le fait que Burton, à sa manière, perpétue un genre populaire entre tous, le «fantastique».

      L’enfance de l’art

      Reconnu à une vitesse éclair, Tim Burton n’a pas encore suscité son hagiographie; nous manquons par conséquent de «renseignements» à son sujet. En fait, ce manque importe peu, puisque tous ses films constituent des biographies masquées.
      C’est en cela qu’il est un auteur au sens précis du terme: tout en racontant des histoires qui valent pour elles-mêmes, Burton décrit sans cesse l’anomalie qu’il constitue dans le système — «Edward aux mains d’argent» ou «Ed Wood» constituent des portraits indirects et d’autant plus remarquables de sa condition de créateur.
      Pour se faire une idée de ce que fut l’enfance du cinéaste, mieux vaut peut-être se référer à Vincent, son premier court métrage d’animation: l’histoire d’un enfant qui préfère entretenir ses cauchemars, reclus dans son lieu de punition, que d’aller jouer dans l’espace social, déjà structuré, du dehors.
      Né en 1959, à Burbank, en Californie, Tim Burton a passé une enfance solitaire dans une banlieue morne, peuplée de petits bourgeois blancs et puritains qui jouent à la perfection la petite comédie sociale — comment ne pas penser à la banlieue «pimpante» dont Edward aux mains d’argent sera la victime.

      Chez l’Oncle Walt

      Alimentant son imaginaire avec des films d’horreur interprétés par l’acteur Vincent Price qui est son idole, se créant pour lui tout seul des dessins animés artisanaux, le «petit» Tim devient à cette époque un enfant pas comme les autres!
      Alors qu’il rêve d’interpréter le rôle de Godzilla (un monstre japonais créé en 1954 par le cinéaste Inoshiro Honda), l’adolescent Burton trouve une première consécration en créant le motif d’une affiche écologique qui sera exhibée durant des mois sur le camion à ordures sillonnant sa banlieue… Cette anecdote incarne la métaphore anticipée, géniale, du malentendu dont Burton va être l’objet aux studios Disney.
      Grâce à une bourse accordée par la Fondation Walt Disney, le futur auteur de «Beetlejuice», étudie au prestigieux California Institute of the Arts dont il sort diplômé en 1979. Burton est aussitôt engagé par les Studios Disney où il mène de front deux activités: il participe comme animateur à la réalisation des scènes les plus mignonnes (c’est lui qui le dit) de «Rox et Rouky» (1981) tout en réalisant dans son coin deux courts métrages d’animation — le susdit «Vincent» (1982) et «Frankenweenie» (1984) qui allient marionnettes et dessins animés — que Disney refusera de diffuser.
      Au vu du sujet de «Frankenweenie» (de façon inconsciente, un enfant fait tuer son chien pour le ressusciter selon son désir), l’on comprend que l’usine Disney n’ait pas osé montrer ces deux courts métrages: ceux-ci constituent des images «vraies» de l’enfance, situées aux antipodes des mensonges rose bonbon de l’Oncle Walt.

      La parade monstrueuse

      En 1984, Tim Burton abandonne les Studios Disney; l’année suivante, il réalise son premier long métrage, «Pee-Wee’s Big Adventure», un film de commande destiné à mettre en valeur l’acteur comique Pee-wee Herman.
      S’attirant les suffrages du grand public, il entre du jour au lendemain dans le cénacle hollywoodien. Dès lors Burton tourne régulièrement, mais sans jamais transiger sur son indépendance, même lorsqu’il est aux prises avec le gigantisme des superproductions de la Warner — «Batman» (1989) et «Batman, le défi» (1992) constituent autant de détournements d’auteur passionnants! Il est alors fascinant de constater combien Tim Burton se rive à ses thèmes et figures de prédilection, au risque parfois de troubler l’équilibre de ses films de commande, comme dans «Beetlejuice» (1988) — les moments où Burton casse en toute insouciance les stéréotypes du scénario imposé sont des moments de pur bonheur!
      Avec une constance provocante, l’auteur approfondit de film en film la thématique qui effraya tant les cadres de Disney: il y a toujours chez Burton des monstres en balade — Vincent, Edward, le Pingouin, Catwoman, Monsieur Jack, etc.. Fréquentant les êtres humains «normaux», les soi-disant monstres révèlent bien plus d’humanité, sans doute parce qu’ils ont éprouvé le drame de la différence dans leur chair.

      Une question de point de vue

      Vus sous cet angle, les exemples se multiplient: toujours dans «Beetlejuice», ce sont les humains, monstrueux de bêtise, qui font peur aux fantômes (cette inversion constitue dans l’œuvre de Burton quasiment une figure de style); le désir de vengeance du Pingouin, (le «méchant» de «Batman, le défi») trouve son origine dans un roman familial ô combien douloureux, alors que rien ne peut excuser l’affreuse médiocrité de la vie «civile» du héros Batman.
      Dans le même esprit, l’univers ripoliné, horriblement morne, de «Christmastown» (le village de Noël, atroce Disneyland) est opposé à la beauté hideuse, carnavalesque, du pays d’Halloween dans «L’étrange Noël de Monsieur Jack» (1994); réalisés avec un amour, une énergie formidable, les films minables d’«Ed Wood» (1995) l’emportent sur les superproductions froidement calculées «made in Hollywood»… C’est ainsi que Tim Burton, à la fois, se masque et se démasque.

      Vincent Adatte